Interview du e-journal.fr

La Somme offre un riche patrimoine, que de nombreux auteurs décrivent dans de multiples ouvrages. André Guerville est de ceux-là, avec trois remarquables livres illustrés sur le "Pays de Somme"… Auparavant, avant de les présenter, nous faisons connaissance avec ce passionné de l’Histoire et des richesses de son département.

e-journal.fr. Bien qu’originaire du Vimeu, au début des années 1980 vous arrivez à Doullens pour prendre la direction de l’agence du Crédit Agricole. Depuis, vous y êtes fixé. Collectionneur au fond de vous-même, vous auriez pu de par votre profession réunir les billets de banque, devenir numismate ou encore porter votre choix sur la scripophilie, en cherchant des actions ou des obligations qui ne sont plus cotées en Bourse. Non ! depuis longtemps, c’est un autre hobby qui vous tentait, découvrir et mieux faire comprendre la riche histoire locale de la Somme ainsi que son important patrimoine.

André Guerville. En effet mais surtout ce que j’appelle le petit patrimoine rural. Car, si de nombreux documents sont consacrés aux châteaux, manoirs, gentilhommières, aux beffrois, aux abbayes, églises et cathédrales, d’autres témoins du passé, plus discrets mais tout aussi dignes d’intérêt sont souvent ignorés ou mal connus. Mais ces « sans-grade » sont également fragiles et il est souhaitable qu’on en prenne conscience afin de les préserver.

e-j. Avant de vous lancer dans la grande aventure de l’écriture, vous avez préféré « vous faire la plume », en racontant l’histoire de votre ville d’adoption. C’est ainsi qu’en 1987, paraissait « La Mémoire de Doullens », un livre de 300 pages qui connut un franc succès.

A.G. En fait, j’ai donné une suite à ce qu’avait commencé au milieu du 19e siècle, l’abbé Delgove, éminent érudit, dans une intéressante rétrospective de la vie doullennaise jusqu’en 1830. Ce remarquable ouvrage, très fouillé, valut à son auteur de recevoir en 1863 le prix des Antiquaires. En fouillant dans les archives municipales, les articles de presse locale et en recueillant de nombreuses cartes postales j’ai pu poursuivre cette histoire de 1848 à 1967.

e-j. Cette passion du petit patrimoine explique sans doute la naissance de l’association « Richesses en Somme » que vous présidez depuis sa création en 1997.

A.G. C’est vrai. Sa mise en place fut motivée à cette époque pour faciliter la préparation d’un premier ouvrage. Depuis, ce petit groupe rassemblant une dizaine de personnes, toujours en quête de nouveautés ou de précisions, demeure un précieux vivier pour nos travaux de recherche.

e-j. André Guerville merci et à bientôt justement pour la présentation de votre livre « Croix et calvaires en Pays de Somme», le premier d’une passionnante trilogie.

Après avoir publié « Mémoires de Doullens » qui connut un vif succès, la voie de l’écriture s’ouvrait devant l’auteur. C’est ainsi qu’en 1998, un premier ouvrage sortait des presses de l’éditeur F. Paillart à Abbeville « Croix et Calvaires en Pays de Somme ».

e-journal.fr. André Guerville, pourquoi ce choix ?

André Guerville. Depuis toujours je suis féru de photographie et, à la fin des années 1980, j’avais engrangé des milliers de clichés et de diapos. Notamment sur le petit patrimoine rural, ces nombreux et modestes témoins du passé, que l’on rencontre dans les villages et les bourgs, au bord des routes et sentiers ou à la croisée de chemins.
Devant une telle profusion d’images, il me fallut trier, grouper, ranger. C’est alors que me vint tout naturellement l’idée de mieux les faire connaître, en choisissant d’abord les croix.
Je précise que l’appellation calvaire s’applique lorsque le crucifix est planté dans un enclos de verdure ou sur une butte, pour rappeler le Golgotha.
Mais, si créer un album de photos est déjà méritoire, il me sembla plus pertinent d’y adjoindre du texte. C’est pourquoi je leur ai consacré cette brochure.

e-j. Vous êtes trop modeste en qualifiant de brochure ce beau livre de 300 pages, truffé de descriptifs historiques, même parfois poétiques et agrémentés de magnifiques photos en couleurs. Avez-vous réussi à obtenir une liste exhaustive des croix et calvaires ?

A.G. Non bien sûr ! Je ne pouvais les retenir toutes et tous. Le choix fut forcément subjectif. J’en ai conservé un échantillon de sept cents, représentant un large éventail de croix de clochers, de chapelles, de cimetières ou isolées dans la nature. Certaines d’entre elles d’ailleurs n’offrent pas de caractère religieux car, au fil des siècles, le profane s’est mêlé au sacré.

e-j. Vous avez aussi voulu éviter le piège d’une simple énumération ou d’un répertoire long et fastidieux. Et c’est réussi.

A.G. C’était mon souhait en effet. Ce qui explique également pourquoi il fallut choisir. Dans mon livre, j’évoque comment sont apparus ces symboles, en sachant que l’origine de la croix se perd dans la nuit des temps. J’ai tenté également un essai de classification, qui n’existait pas, selon les matériaux utilisés, le bois, le grès, la pierre ou le tuf, une roche poreuse, granuleuse se trouvant dans le lit des rivières.

Si les cinquante croix en tuf de Picardie sont toutes présentes dans le Vimeu, leur genèse demeure pourtant un mystère. Car l’idée avancée d’une implantation par des évangélistes Celtes n’a jamais été prouvée.
Le fer et la fonte furent aussi largement employés, donnant des croix simples, doubles, hybrides, à base carrée, à fuseaux ou moulée.

e-j. Est-ce facile de sortir un tel ouvrage ?

A.G. Oh non ! S’il est relativement aisé de trouver un imprimeur, découvrir au préalable un éditeur relève du « parcours du combattant ». Bien sûr, je comprends leurs impératifs mais c’est quand même frustrant de toujours s’entendre dire « c’est très bien mais c’est trop long, il faut couper, tailler… ». Pour la profession, le noir et blanc passait mais la couleur non. Or j’y tenais particulièrement car la mise en valeur des images relève beaucoup de l’ambiance colorée nimbant le sujet. C’est alors qu’au sein de l’association « Richesses en Somme », créée pour aider au lancement du livre, certains eurent la bonne idée de lancer une souscription. Et ça a marché !

e-j. Eh bien ! André Guerville merci. Prochainement, vous nous présenterez « Chapelles et Oratoires en Pays de Somme » votre second ouvrage sur le petit patrimoine rural.
(à suivre)
J.Defretin


 

Nouveau rendez-vous avec André Guerville, natif du Vimeu, Doullennais d’adoption, qui nous présente le second livre de sa trilogie sur les richesses historiques du « Pays de Somme ».

Après la sortie couronnée de succès en 1998 de son livre sur les Croix et Calvaires, la passion de l’auteur pour le petit patrimoine rural, comme il dénomme ces discrets témoins du passé, ne faiblit pas pour autant. Au contraire ! Il lui fallait poursuivre sa quête. Et quel meilleur enchaînement pour notre écrivain photographe que de choisir pour une seconde publication ces modestes lieux de culte. Car, comme les croix, la première vocation des chapelles est bien d’origine religieuse, la notion de patrimoine n’étant apparue que plus tard.

Avant d’aiguiser à nouveau sa plume, reprenant son fidèle appareil photo, empoignant son bâton de pèlerin, André Guerville repartit donc sillonner les routes et chemins, visiter bourgs et villages. Résultat, cinq ans après les « Croix » « Chapelles et Oratoires en Pays de Somme » trouvait sa place dans les vitrines des librairies. Toujours édité par les presses abbevilloises Paillart, ce second ouvrage ne trahissait nullement son prédécesseur : même taille, même conception et même qualité de présentation !
 
e-journal.fr. André Guerville, vous nous aviez confié que pour « Croix et Calvaires » il vous avait fallu faire des choix. Avez-vous ici réussi à recenser tous ces petits monuments?

André Guerville. Quasiment, et il y en a quelque cinq cents dans la Somme. Ce second livre, agrémenté de plus de 700 illustrations, poursuit d’ailleurs le même but que son aîné. Découvrir ou en savoir plus sur ces souvenirs que nous ont légués nos aïeux et témoignant de la grande ferveur religieuse qui marqua autrefois notre région.
Et ce, du plus modeste sans grande valeur architecturale aux plus imposants, plus proches parfois d’un mausolée ou d’une église que d’une simple chapelle.
 
 e-j. Avant de partir à leur découverte, au fil des pages des dix-huit chapitres, vous rappelez les origines de ces lieux de piété et de prière, apparus avec le développement du christianisme.
 
A.G. Oui. Mais ce n’est vraiment qu’à partir du 12e siècle que s’édifièrent les chapelles. Un nom dérivant de l’italien « cappa ou cappella » qui désignait jadis le lieu où l’on conservait les chapes, vêtements liturgiques en forme de cape que, dit-on, portaient les Saints.

D’abord aménagées dans les églises ou dans les châteaux en chapelles seigneuriales, elles dressèrent ensuite leur silhouette en brique, pierre et ardoise au sein même des villages, notamment dans les communes affranchies. Elles traduisaient ainsi l’hommage à la Vierge ou à un saint, le souvenir d’une personne chère ou encore l’exaucement d’un vœu.

e-j. Vous avez personnellement choisi de classer ces chapelles dans cinq grandes familles. 

A.G. C’est en effet une classification toute subjective. Aux chapelles de pèlerinage, de dévotion, funéraires élevées dans les cimetières ou à proximité, j’ai ajouté celles qui, dans les villages et hameaux, tenaient souvent lieu d’église. Dans un glossaire, je donne aussi leurs différentes utilisations. 
S’y ajoutent les oratoires, des stèles surmontées d’une niche abritant une statue et se différenciant de la chapelle par l’absence d’autel.

e-j. Dans l’Avant-propos de votre ouvrage, vous lancez également un cri d’alarme pour la sauvegarde de ces témoins du passé, souvent laissés à l’abandon.

A.G. Hélas, oui ! Car un grand nombre de ces chapelles, malmenées par le temps ou laissées à l’abandon, sont en mauvais état et se dégradent peu à peu. Et, si l’on n’y prend garde, elles disparaîtront à terme par manque d’entretien, supprimant alors une partie de notre mémoire collective. Déjà, depuis 1960, une quarantaine d’entre elles ont ainsi déserté le paysage picard !

e-j. Eh bien ! André Guerville, espérons que votre appel sera entendu. Merci d’avoir accepté de nous présenter votre livre. Mais nos rendez-vous ne sont pas terminés car, prochainement, vous nous présenterez votre troisième ouvrage consacré cette fois aux « Pigeonniers et Girouettes en Pays de Somme ».

(à suivre)

J. Defretin



 

Jamais deux sans trois ! Un adage qu’a suivi André Guerville, en signant le dernier tome de sa trilogie sur le patrimoine en « Pays de Somme ».
Avec « Croix et Calvaires » en 1998, « Chapelles et Oratoires » en 2003, ce talentueux écrivain et photographe chevronné, nous avait déjà donné la preuve de son goût pour ce qu’il appelle le petit patrimoine rural. Dans son troisième ouvrage « Pigeonniers et Girouettes en Pays de Somme », l’auteur nous emmène cette fois à la découverte de ces discrets témoins du passé, également bien présents dans les bourgs et village du département.

Mais cette fois, il doit partager les honneurs avec ses petits enfants qui, comme Papy, ressentent la même passion pour ces souvenirs. Restant fidèle à son éditeur abbevillois, il nous propose ainsi un nouveau livre mais toujours paré des mêmes qualités auxquelles il nous a habitués.

e-journal.fr. André Guerville, avant de découvrir quelques pages de votre petit dernier, un livre dont on ne se lasse jamais, une question : la différence entre un colombier et un pigeonnier ?

André Guerville. Il n’y en a pas ! Il faut tordre le cou à cette idée reçue, voulant absolument en trouver une. De même que colombe et pigeon sont de la même famille, leurs « demeures » sont aussi synonymes. Ces bâtiments, ainsi que les clochers, sont en fait des abris à pigeons depuis la nuit des temps. Pourtant, il est vrai qu’il est d’usage de réserver le mot colombier aux constructions réalisées avant la Révolution. Une survivance sans doute de ce qu’était, avant 1789, ce privilège réservé à la Noblesse et au Haut Clergé, au grand dam des pauvres paysans qui voyaient leurs récoltes saccagées. À noter que ce ne fut guère mieux après. Chacun voulant son pigeonnier, les dégâts aux cultures ne cessèrent pas et il fallut légiférer. Si actuellement, ce problème est quasiment résolu dans les campagnes, c’est au tour de certaines villes de souffrir d’un excès de bisets ou de colombins !
 
 e-j. Comme toujours, vous rappelez que là aussi, devant le nombre important de pigeonniers, il vous a fallu faire des choix.
 
A.G. C’est vrai. Après avoir recensé quelque 1200 pigeonniers, j’en ai retenu un peu plus de la moitié, que je jugeais remarquables, qu’ils soient bâtis isolément ou plantés sur un toit. Mais j’ai un peu privilégié les « indépendants », dont certains sont de petits chefs-d’œuvre d’architecture ainsi que les « originaux », par leur silhouette, leur taille, leur décoration ou encore leur histoire. La monotonie n’existe pas dans la construction de ces abris. Que ce soit par leurs formes, souvent carrées à quatre pans mais aussi rondes, rectangulaires, hexagonales ou octogonales ou que ce soit par la diversité des matériaux utilisés, bois, brique, pierre, torchis, tuile, ardoise…
 
e-j. Contrairement aux chapelles, souvent laissées à l’abandon, vous êtes moins soucieux pour l’avenir des pigeonniers. 

A.G. En effet. Déjà, une vingtaine d’entre eux sont classés monuments historiques. Pour les autres, la plupart des propriétaires restent bien attachés à leurs pigeonniers, qu’ils entretiennent et restaurent. N’oublions pas que l’élevage de pigeons, outre le plaisir, peut constituer une source de revenus non négligeable. Et si les boulins sont désertés par les oiseaux, le bâtiment demeure souvent un élément décoratif. Quelques-uns sont même aménagés pour un tout autre usage que l’élevage de pigeons, en pièce d’habitation, salle de jeux, bibliothèque… Si certains ont disparu, avec le temps ou lors des conflits, en particulier dans le Santerre, d’autres se sont construits. Comme je l’ai écrit, les petits toits pointus avec leur girouette ne sont pas prêts de disparaître dans notre ciel de Somme.
 

e-j. Eh bien ! Justement, parlons-en de ces girouettes que, dans votre livre vous associez aux pigeonniers.
 
A.G. D’abord parce que, comme le colombier, la girouette resta jusqu’en 1659 un privilège du seigneur, qui y mettait souvent ses initiales. Ensuite parce qu’elle remplaça, surtout à partir des années 1960, le pigeon de plomb ou de zinc fixé au faîtage des pigeonniers.

Une coutume qui s’étendit d’ailleurs aux demeures ou dépendances, tant pour donner la direction du vent que dans un but d’ornement, certaines se montrant un vrai travail d’artiste. N’oublions pas que si j’en ai rencontré quelque cinq cents, il y en sûrement quatre ou cinq fois plus !

e-j. Vous lancez également un clin d’œil aux colombophiles.

A.G. Oui et les 650 « coulonneux » picards le méritent bien ! Il faut les avoir rencontrés pour comprendre la passion qu’ils ressentent pour leurs pigeons voyageurs, à qui ils consacrent tout leur temps libre, « c’est lui qui voyage à notre place disent-ils ». Et les jours où ils engagent leur champion dans un concours, c’est l’effervescence. Rentrera-t-il à temps pour gagner ou se placer ? Chez eux, le pigeonnier a aussi son style propre mais tous offrent la même caractéristique, une grande volière pleine de lumière !
 
e-j. Eh bien ! Notre voyage en trois étapes s’arrête ici. André Guerville, merci pour nous avoir permis de découvrir ces témoins du passé, vivant discrètement, souvent dans l’ombre des grands monuments, un peu, comme vous dîtes, les « sans-grade » de notre patrimoine. Mais, avant de nous quitter, peut-on vous demander si vous avez un autre travail sur l’établi et si nous ferons bientôt une quatrième balade en « Pays de Somme » ?

A.G. Bien sûr, si vous le souhaitez. Et la prochaine fois sans doute, nous irons voir tourner les ailes des moulins à vent ou brasser l’eau par les roues à aubes, nous regarderons dormir les mares et nous écouterons grincer les vieux puits.
Ma passion ne s’endormira jamais !
J. Defretin